jeudi 18 juin 2020

La Boite à Chouchou


    

« LA BOITE A CHOUCHOU »


« Je me suis construit un théâtre avec les grands livres reliés que grand-mère me prête pour ça. Devant le fond qui est fait avec un bout de carton, j’arrange le mieux possible des soldats, des maisons, des arbres, des barrières, des moutons, des bergers et des bergères; on dirait vraiment que c’est un théâtre en petit ». Ainsi s’exprimait le futur illustrateur André Hellé, à l’âge de 7 ans, dans son cahier d’écolier1. Ce sont les mêmes éléments que nous retrouverons quelques années plus tard «dans le scénario qu’il mit en scène et dessina en 1912, et dont le compositeur Claude Debussy écrivit la musique1 ».
 

 



La partition pianistique du ballet «La boîte à joujoux», illustrée par l’artiste, sera publiée aux éditions Durand pour les fêtes de fin d’année 1913, mais le déclenchement de la Grande Guerre et la maladie du musicien, suivie de sa disparition prématurée, en différèrent l’exécution jusqu’en 1919, au Théâtre lyrique du Vaudeville à Paris. 

C’est dans le sillage du ballet « Petrouchka »2 dont les trois marionnettes de foire s’animaient par un « tour de passe-passe » musical particulièrement réussi, mais surtout par dévotion pour sa petite fille Chouchou, que le grand musicien Claude Debussy s’enthousiasma pour le projet de l’illustrateur, rencontré au début de 1913: « Vos dessins me ravissent » écrit-il à Hellé, « Faut-il vous les renvoyer ? Malgré le regret que j’en aurai ». Le manuscrit soumis, ressemble fort à un album pour enfants avec son confortable format à l’italienne, son texte de présentation calligraphié par l’auteur, et ses 20 planches d’illustration en couleurs. 

 



Les personnages stylisés et les accessoires de décor qui l’animent, rappellent comme dans les précédents travaux de l’artiste, les jouets naïfs de bois tourné de l’Erzgebirge3 qui peuplaient sa chambre d’enfant à Boissy Saint Léger. Quant à la boîte à joujoux représentée en page titre, elle renvoie clairement à la traditionnelle boîte de pin déroulé, qui servait autrefois de coffret d’emballage, en Allemagne. Depuis le XIXe siècle en effet, les catalogues de bimbeloterie attestent du contenu foisonnant de ces boîtes oblongues, si caractéristiques : soldats aux uniformes colorés, pêle-mêle d’animaux sculptés pour la ferme ou l’arche de Noé, bergeries bucoliques, harem d’oies sur rondelle, arbres boules et moulins à vent à peine équarris…  Tout l’univers graphique d’André Hellé est ici convoqué ! 


 
 

Si l’on reconnaît distinctement les stéréotypes de certains jouets populaires allemands dans les planches aquarellées de « La Boîte à joujoux », l’amateur de jouets anciens s’amusera à en dissocier l’éléphant et le tigre, directement échappés d’un jouet de bois précédemment créé par l’artiste :  une Arche de Noé, peuplée de 24 animaux, qu’il présenta au Salon d’Automne 1911, au sein d’un ensemble mobilier complet (chambre d’enfant, frise de papier peint, voilage, tentures et ménage de porcelaine).




Pour mieux cerner l’argument du ballet, empruntons le prologue à André Hellé lui-même : «Cette histoire s’est passée dans une boîte à joujoux. Les Boîtes à joujoux sont en effet des sortes de villes dans lesquelles les jouets vivent comme des personnes. Ou bien les villes ne sont peut-être que des boîtes à joujoux dans lesquelles les personnes vivent comme des jouets. Des poupées dansaient : un soldat vit l’une d’elles et en devint amoureux : mais la poupée avait déjà donné son cœur à un Polichinelle paresseux, frivole et querelleur ». 


 

 
L’illustrateur traduit avec une apparente naïveté une histoire d’amour triangulaire dans un magasin de jouets. Le style volontairement schématique, les contours frustes des personnages délimités par un franc cerné noir, la simplification des lignes et les aplats de couleurs, donnent vie à une troupe colorée de jouets endiablés qui s’égayent à la nuit tombée. De la rivalité amoureuse naîtra une guerre miniature entre un régiment de soldats et une horde de Polichinelles, dont les canons ne crachent que d’inoffensifs petits pois. Moralité et humour feront bon ménage au final, puisque la poupée choisira le soldat, et qu’ils auront, outre quelques moutons, toute une ribambelle d’enfants. 







Une musique mobile accompagne ce sujet tragi-comique, scandé par trois leitmotivs qui symbolisent les personnages principaux ; valse gracieuse pour la poupée, sonneries de clairon pour le soldat, et allegro agressif pour le Polichinelle. Debussy ne surestimait pas ce charmant divertissement, qu’il truffa de comptines enfantines, d’effets de boîte à musique et de citations parodiques d’opéras connus. Selon ses propres aveux, le musicien acheva le premier tableau en arrachant « des confidences aux poupées de Chouchou »; ce qui fit dire à un facétieux musicologue de l’époque, qu’il « puisait dans la boîte à Chouchou !». La maladie ne permettra pas à Debussy d’en compléter l’orchestration4, qui sera achevée après sa mort, par son élève et disciple André Caplet.

Très investi dans l’édition de l’album chez Durand -son éditeur musical attitré- Debussy s’intéresse autant à la qualité artistique du livret qu’à sa mise en page. Il convainc habilement l’illustrateur d’en modifier la couverture, et de délaisser le duo poupée-soldat au profit d’un simple médaillon central contenant « la rose » abandonnée.


 

 


C’est le symbole du gage amoureux selon Debussy. « En somme » écrit-t-il à Hellé « tout dans cette petite tragédie, tient à une rose jetée ! Depuis qu’il y a des femmes et des roses, c’est l’éternelle histoire ». Outre l’album musical, Hellé réalise également les décors, les costumes et la mise en scène du ballet qu’il a initié. Première représentation en décembre 1919 à Paris; Chouchou Debussy vient de disparaître, victime de la diphtérie, quelques mois après son père. À chaque nouveau spectacle, Hellé veillera à remanier les costumes autant que les décors de scène. 










En 1921, nouvelle mouture pour les Ballets Suédois au théâtre des Champs-Élysées. En 1925, dernier remaniement du vivant d’André Hellé, pour l’Opéra-Comique, avec un graphisme résolument cubiste, qui culminera l’année suivante par l’édition d’un véritable album pour enfants : L’Histoire d’une boîte à Joujoux aux éditions Tolmer 5. Mais ceci est une autre histoire…


Béatrice Michielsen





Extrait d’un article publié en 2009, dans le N°20 de Mémoire d’Images, une remarquable revue à suivre sur


NOTES :

(1)     «Souvenirs d’un petit garçon,1871-1883», André Hellé, Berger-Levrault, Paris-Nancy, 1942.
(2)    Petrouchka, ballet russe de Diaghiliev, Paris 1911, musique d’Igor Stravinsky sur un livret d’Alexandre Benois.
(3)   Région d’Allemagne, spécialisée dans l’industrie du jouet de bois et leader mondial du secteur depuis le XIXe siècle.
(4)   Signalons aux amateurs, curieux d’approfondir la genèse de la partition et les développements graphiques du livret original: «André Hellé et La Boîte à joujoux» par Denis Herlin, Cahier Debussy N°30. Centre de documentation Claude Debussy 2006  &  « Regard sur les collections, La Boîte à joujoux » par Annie Renonciat, revue de la BNF N°25/ 2007.
(5)   Réédité à l’identique, en tons directs, chez MeMo en 2012 : https://www.editions-memo.fr/livre/histoire-dune-boite-a-joujoux/






























dimanche 7 juin 2020

Hellé, Mariani et la coca







Inventeur d'un vin stimulant, à base de vin de Bordeaux et de feuilles de coca (ancêtre du Coca Cola !), le préparateur en pharmacie et génie de la publicité Angelo Mariani a l'idée de publier de courtes notices biographiques, accompagnées d'un portrait gravé des célébrités contemporaines, à qui il demande une dédicace autographe vantant son cordial.

Il réalise ainsi à bon compte un véritable bottin mondain, sous forme de témoignages publicitaires, dont il publie quatorze volumes de 1894 à 1925. "Les Albums Mariani" constituent depuis lors, une importante base biographique et iconographique des personnalités connues, ou aujourd'hui oubliées, de l'époque. 





C'est en 1913, que l'illustrateur André Hellé est sollicité pour l'exercice. Son portrait gravé, est complété d'un dessin publicitaire humoristique montrant les bienfaits du vin Mariani, emporté par deux cyclistes lors d'une virée campagnarde. 






Nous avons eu la chance de retrouver l'original de cette réclame chez une grande amatrice de l'artiste. Merci à M.-C. H. de nous en autoriser la reproduction. 





mercredi 13 mai 2020

Galligâterie



André Hellé à l'honneur sur Gallica.


Avec des liens vers les albums numérisés.

(Sauf le principal malheureusement, "Drôles de bêtes - L'Arche de Noé", dont la BnF ne possède toujours pas d'exemplaire !)


Cliquer sur l'image :
 

 https://gallica.bnf.fr/html/und/litteratures/andre-helle-1871-1945

lundi 17 février 2020

L'Arche de Noé et la petite bête






Le livre majeur d'André Hellé, "Drôles de bêtes" ("L'Arche de Noé"), a été publié pour la première fois en 1911. Il a connu plusieurs versions, dont la datation est problématique.

L'un des variantes, titrée "Grosses bêtes et petites bêtes", est ornée d'une couverture très différente des autres, représentant un singe qui dessine un tigre. 




Il se trouve que cette édition est mentionnée dans un curieux entrefilet paru dans le journal radical-socialiste l'Oeuvre, en janvier 1919. L'auteur, anonyme, stigmatise cette amusante couverture comme étant de la "propagande bolcheviste". 




Difficile de savoir ce qui a valu à Hellé cette charge incongrue (vague hypothèse : ce tigre peint par un singe aurait pu être compris comme une caricature du "Tigre", Georges Clémenceau...).

Elle nous apporte cependant un information qui complète le puzzle : cette version venait de paraître, nous dit l'article. Elle a donc été publiée au moment des étrennes 1918-1919...

Béatrice Michielsen a ainsi pu actualiser la notice qu'elle avait consacré à cette édition dans le catalogue de l'exposition "Drôles de jouets" du Musée de Poissy :


Grosses bêtes et Petites bêtes, Éditions A. Tolmer, [1919]

Troisième métamorphose de l’album chez Tolmer, une mouture d’après-guerre paraît en 1919, sous dos toilé. Une couverture inédite au graphisme pressé, affiche un titre tout neuf : "Grosses bêtes et Petites bêtes".

Dans la logique des difficultés d’approvisionnement de papier et d’encre, les plats sont ici revus à l’économie. Une grande étiquette lithographiée sera dorénavant fixée sur une couverture de carton gris, le plus souvent un improbable carton ondulé.

Sous le titre sépia, toujours tracé à la main par Hellé, un singe à lunettes dessine un tigre majestueux, à main levée. Les deux animaux, tout droit sortis des pages de l’album, occupent efficacement le centre de l’image dont ils balaient l’espace de leurs queues dressées, semblables à d’élégants guillemets. Sous leurs pieds, le nom et l’adresse de l’éditeur restent inchangés.

En revanche, l’impression des couleurs montrera d’importantes variations qualitatives d’un album à l’autre et laisse penser que l’éditeur disposa – au moins au début – d’images découpées surnuméraires à ses précédents tirages. Les albums les plus tardifs se différencient malheureusement en effet, par une gamme de coloris ternis qui ne purent, à l’évidence, bénéficier des performances techniques d’avant-guerre.

B.M.


mercredi 1 janvier 2020

Bonne année...



Meilleurs vœux avec cette carte postale d'Hellé
éditée en 1905.
 Il s'amusait déjà du temps qui va trop vite, 
à l'ère de la modernité... 


 

jeudi 17 octobre 2019

André Hellé, Olé !




Un jouet inconnu d'Hellé, La Course de taureaux...

Entre 1893 et 1914, la France connaît une vague d’enthousiasme pour les « courses de taureaux à la mode d’Espagne », plus communément appelées « corridas ». Ces courses tauromachiques, bientôt relayées dans les départements méridionaux, engendrent la construction de monumentales arènes en province, mais aussi à Paris, dans le cadre de l'Exposition universelle de 1889. C’est ainsi que verront le jour Les Arènes Parisiennes, La Plaza de Toros de l'Exposition et surtout La Gran Plaza de Toros du Bois de Boulogne.


 Affiche de 1889 (Gallica)



Les spectacles suscitent d’innombrables articles, doublés d’une abondante iconographie et sont rapidement encadrés par la Société Protectrice des Animaux (la SPA, fondée en 1845), qui préconise « un simulacre des véritables courses de taureaux, sans maltraitance de l’animal, ni effusion de sang ».

C’est à Paris en 1908, au second Salon des Humoristes, qu’André Hellé, dessinateur et satiriste de presse, se saisit du sujet pour présenter une version parodique, sous forme de pittoresques jouets de bois tourné et peint (37 pièces au total). Rappelons que c’est dans cette même manifestation annuelle que Caran d’Ache, Poulbot, Benjamin Rabier et bien d’autres artistes-illustrateurs, pourront exposer leurs premiers jouets, dits « artistiques ». Le « Renouveau du jouet français »  était en marche !



La course de taureaux, 1908 - Collection privée

 Alguazil



Sous l’œil amusé d’Hellé, rien ne manque au défilé officiel : ni les gendarmes du spectacle, les « Alguaziles » lourdement vêtus de noir, qui incarnent l’autorité en piste ; ni le « Picador », cavalier aux culottes jaunes et chapeau de feutre à large bord ; ni le cheval à l’œil fermé d’un bandeau (pour masquer la vision menaçante du taureau), ni les « Banderilleros » aux bras symboliquement prolongés de deux flammes rouges (les banderilles) ; ni les quadrilles de « Toreros » à pied, en cravate de soie, ceinture colorée, toque d’astrakan, culottes resserrées aux genoux et bas de coton blanc ; ni le fier « Matador » en habit de lumière, pointant son épée sur le taureau massif ; ni l’âne et son muletier, destinés à évacuer le corps de l’animal selon la tradition espagnole.

Tout ici semble participer à une scène carnavalesque, un joyeux pastiche des jeux du cirque, où, même les cornes gigantesques du taureau ne parviennent pas à gommer son aspect gauche et débonnaire, si éloigné de la fureur des combats traditionnels. Comme souvent chez l’artiste, la farce mène le crayon, le pinceau et le tour à bois.


Picador

 Poseur de banderilles

 Matador

Toreros à pied




Malgré un superbe état de conservation, l’exemplaire ici photographié, qui est le seul connu à ce jour, présente quelques manques inévitables. Outre un torero manchot, l’âne a également perdu ses longues oreilles, les chevaux - une ou deux pattes, le matador - sa cape rouge (la muleta), le picador - sa longue hampe etc etc. Fort heureusement, une gravure publicitaire d’époque, permet de compléter la scène des quelques accessoires égarés par le temps.



Publicité américaine, NY 1915



On s’amusera également à relever le logo d’André Hellé, tamponné en rouge sur la patte du taureau, autant que sur le pied torique de tous les personnages : un cercle contenant ses initiales, qui s’apparente singulièrement à nos émoticônes actuels. Preuve que ce marquage fut utilisé par l’artiste dès 1908, avant le dépôt de marque en 1910 !

Dépôt de marque INPI 1910


Notons enfin que la signature autographe et datée de l’artiste figure sur la patte avant d’un des chevaux. C'est une indication très probable qu'il s'agit d'un exemplaire d'exposition, sans doute celui du Salon des Humoristes.     

B.M.



Tampographie du logo A. H.   /    Signature autographe


    
Hauteur des jouets : Taureau : 8 cm, Torero : 13 cm, Picador : 15 cm, Cheval : 14,5 cm, Alguazil (le tronc-jambes fixées sur le cheval) : 10 cm.