vendredi 18 décembre 2009

Scoop ! Hellé aux Arts incohérents




André Laclôtre / Hellé


"croit qu'il


doit être incohérent"


Par Corinne Taunay


Doctorante, département esthétique arts, Paris VIII


http://taunay.corinne.free.fr/




Les chiens

Reproduction au trait, in catalogue des Arts Incohérents de 1893, p.18



Les expositions des Arts Incohérents dans les années 1882 à 1893 choisissent de montrer les « dessins exécutés par des gens qui ne savent pas dessiner ». A partir de cet acte bref mais provocateur, l’écrivain Jules Lévy et sa troupe de joyeux Fumistes, littérateurs, artistes… lancent une révolution facétieuse dans le monde des arts. Une fois la mimésis congédiée, les arts plastiques enfantent des œuvres d’humour dont certaines totalement inédites annoncent l’art du XXème siècle tels que des « assemblages », des « monochromes », des « ready-made », des « ready-made aidés », des « installations », etc.


La surprise est toujours au rendez-vous de l’Incohérence. Parmi les quelques centaines d’œuvres reproduites au trait dans les livrets d’expositions, l’une m’était restée en mémoire, comme animée : Un bécot macabre. Signé « André Laclotre », auteur dont j’ignorais tout, le bécot m’amena à observer de plus près un autre dessin de cet Incohérent : Les chiens, exposé également en 1893. Cette date clôt le cycle de sept exhibitions parisiennes, parodies du Salon officiel, organisées depuis 1882 par Jules Lévy. Et les audaces du groupe avaient déjà fait beaucoup de bruit.


Dans Un bécot macabre perce l’intérêt pour l’imagerie décadente de l’époque. Les figures blanches ressortent sur un fond noir. Tout juste si le couple de la belle et du squelette, que j’imaginais dansant, n’allait pas s’animer malgré la raideur des figures. En outre, de cette étreinte infernale, macabre, entre la vie et la mort se dégageaient une poésie à la fois magique, douce et cruelle, une naïveté raffinée. Ce style Incohérent retint mon attention.


Dans Les chiens, il y a un intérêt manifeste pour les silhouettes découpées, technique dérivée des ombres chinoises qui firent florès au Théâtre d’ombres du Chat Noir. Les chiens apportent une note supplémentaire : toujours ce frémissement de vie, ce sens rythmé de la composition.

Du Bécot aux Chiens se joue une tragédie-comédie de l’amour, mais surtout il y a là deux œuvres empreintes d’une naïveté et d’une touche Incohérente singulière.



Un bécot macabre

Reproduction au trait, in catalogue des Arts Incohérents de 1893, p.63


A l’aube de l’achèvement de ma thèse (1), je réalisais une « dernière » mise à jour de mes recherches. Grâce au site « Original art » qui, en septembre 2009 mettait en vente une peinture d’André Hellé, je sus que le vrai nom de ce dernier était André Laclôtre et m’empressais de valider cette information. Par ailleurs, la notice biographique loufoque du livret d’exposition des Arts Incohérents mentionne Boissy-Saint-Léger, la ville où grandit le petit André dans le ventre de sa mère : « LACLOTRE (André) fils de son père, père de ses œuvres, croit qu'il doit être incohérent, ayant eu l'âme et le corps très fortement secoués durant les troubles cinq ou cyclonéens de la Martinique, le 18 août 1891 à Boissy Saint-Léger (Seine-et-Oise). » (2). Surprise de voir Laclôtre devenir Hellé, je me suis aussi sentie soutenue dans mon pressentiment qu’il y avait chez cet Incohérent une note tout à fait originale.


C’est le moment de saluer Michèle Cochet, initiatrice de l’exposition « La boîte à Joujoux » à la Médiathèque d’Orly (3), qui me convia à une conférence sur André Hellé menée par Béatrice Michielsen (4). Après consultation de ses pairs au sein de l’association des amis d’André Hellé, cette dernière me confirma que j’avais trouvé « le chaînon manquant Laclôtre-Hellé ». D’après ces spécialistes, aucune autre œuvre signée Laclôtre, ne serait connue jusqu’à ce jour.

D’André Laclôtre à André Hellé


A partir de quel moment Laclôtre devint Hellé ? Sans doute entre 1893 et 1896. D’après Jacques Desse (5), c’est vers 1896 que le dessinateur commença à publier dans la presse satirique des dessins signés Hellé. Et par ailleurs, nous pouvons en déduire que c’est aux Arts Incohérents que l’artiste fit ses débuts face à un public. Est-ce que l’idée de son pseudonyme lui vint aux Arts Incohérents ? Alors que les œuvres Incohérentes sont le plus souvent des « calembours-visuels », que le nom du groupe est la cible de jeu de mots par les exposants eux-mêmes, « Lézards Incohérents », « Laids Arts Incohérents », certains artistes se cachent derrière des pseudonymes calembouriens tels que « A. G. Laflaimme », « A L’ard Incohérent »… A ce jeu, « André Hellé » donnerait « André ailé », « André est laid ». Libre au sein des « Laids Arts Incohérents », fût-il, là, conforté dans l’idée que l’inspiration pouvait être délibérément ailleurs que dans une voie convenue ?


La Scène en joujoux de Nuremberg

In Je sais tout du 15 février 1910, p. 492


En 1910, dans Je sais tout du 15 février (pp. 488-496), Henri Duvernois partage avec le lecteur une expérience réalisée par le magazine, proposer le même sujet à 24 dessinateurs français et anglais : « Une enfant tient en laisse un chien qui l’entraîne au milieu d’une foule effarée ». Duvernois commente en ces termes La Scène en joujoux de Nuremberg d’Hellé : « La fantaisie de M. A. Hellé a taillé les personnages et les bêtes à la façon si savante et si simple des frustes artisans qui sculptaient les ravissantes ménageries de Nuremberg, joie des enfants. » La conférence d’Orly (6) démontrait la fascination d’Hellé pour les jouets de son enfance, dits de Nuremberg parce qu’ils venaient d’Allemagne, au point qu’ils deviendront la source de son vocabulaire plastique, les héros de ses dessins, et qu’il les fabriquera lui-même. Il réalise alors un grand écart conceptuel et esthétique comparativement à ses contemporains ; concernant la création de jouet, il devance, par exemple, l’Incohérent Caran d’Ache, son aîné dont il est un fervent admirateur.


Depuis Les chiens présentés en 1893 jusqu’aux chiens de La Scène en joujoux de Nuremberg, que de chemin parcouru : Les chiens comme Un bécot macabre sont encore loin du dépouillement stylistique des dessins signés Hellé. Cependant, il y a ce constant frémissement de vie. Désormais l’artiste « donnera vie » aux jouets de son enfance.


A regarder par la lorgnette de l’Incohérence, le chien-joujou de 1910 est précédé d’un tout petit chien dessiné librement, au premier plan à droite, dans le sens opposé d’une course folle, une petite calèche et son cocher sont croqués de manière tout aussi inventive. A y regarder de plus près encore, le monde de l’enfance, l’attitude potache, sont par excellence l’estampille des Arts Incohérents. Rien d’étonnant à ce que le jeune Laclôtre y participa. Sans doute avait-il admiré les affiches et les cartes d’entrées des expositions sur lesquelles sont dessinés des joujoux. Et, sans doute avait-il entendu parler ou vu des œuvres de Charles Colombey, de Frédéric Régamey, de Bernard Adrien Steuer, de Gustave Fraipont, qui dans sa toile Hollande (1883) avait planté des jouets d’enfants, de vrais petits moulins achetés dans quelque bazar, que l'on pouvait faire tourner en tirant la ficelle.



(1) Corinne Taunay, L’œuvre, le scandale, l’incohérence, doctorat d’arts plastiques dirigé par Pascal Bonafoux. Cette thèse, que je vais soutenir prochainement, est accompagnée en annexe d’un catalogue complet des artistes Incohérents et de leurs œuvres intitulé « Dictionnaire raisonné des artistes Incohérents accompagné d’un catalogue raisonné de leurs œuvres ». Ce travail se complète de mon Catalogue raisonné des Arts Incohérents du commissaire Dada (Master II de Lettres Modernes, Paris VIII, 2005-2006 -mention TB-) dirigé par Jacques Neefs, il y est intégré avec l’accord de ce dernier.

(2) « Laclôtre » est inscrit « Laclotre » dans le livret Incohérent de 1893, sans accent circonflexe sur le « o », pour plus de clarté nous écrirons par la suite « Laclôtre ».

(3) Exposition « André Hellé. La Boîte à joujoux » réalisée par Michèle Cochet et Béatrice Michielsen, à la Médiathèque jeunesse d’Orly, du 6 au 27 novembre 2009.

NdlR : un terrible cyclone avait ravagé la Martinique en 1891.

(4) Béatrice Michielsen, « André Hellé et le jouet », conférence donnée le 21 novembre 2009, à la Médiathèque jeunesse d’Orly.

(5) Jacques Desse, « André Hellé, illustre et inconnu »

(6) Béatrice Michielsen, conférence op. cit.


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